Quand Palestiniens et bailleurs de fonds jouent avec le feu : 25 ans de projets sur l’eau en Cisjordanie

Résultats scientifiques Sciences des territoires

Chercheuse au laboratoire Acteurs, ressources et territoires dans le développement (ART-Dev, UMR5281, CNRS / Université Paul-Valéry Montpellier 3 / Université de Montpellier / Université de Perpignan Via-Domitia / Cirad), Julie Trottier dirige depuis plusieurs années le projet Gérer les paracommuns de l’eau palestinienne qui intègre l’étude des sciences et sociétés à celle de la political ecology. Les derniers travaux, menés en collaboration avec deux collègues du laboratoire — Jeanne Perrier, doctorante, et Anaïs Rondier, ingénieure d’études —  dressent un état des lieux des politiques menées sur l’eau en Cisjordanie ces vingt-cinq dernières années. Ils viennent de donner lieu à la publication d’un article dans The International Journal of Water Resources Development.

Financé par le département recherche de l’Agence Française de Développement de fin 2016 à fin 2019, le projet de recherche Gérer les paracommuns de l’eau palestinienne est une émanation du projet ANR De terres et d’eaux, coordonné par Julie Trottier entre 2013 et 2017. L’approche adoptée par la chercheuse consiste à examiner simultanément la construction sociale du discours scientifique sur l’eau et l’agriculture en Cisjordanie et la construction politique de leur gestion sur plusieurs niveaux d’échelles, allant de la parcelle irriguée jusqu’aux marchés globalisés des produits agricoles. Ce projet a requis trente-quatre mois de travail de terrain.

L’article qui vient de paraître explore comment 2000 projets de gestion de l’eau — menés par l’Autorité Palestinienne et soutenus par les bailleurs de fonds depuis 1994 — ont transformé les interactions sociales avec l’eau. Traiter l’eau comme un flux et non comme un stock permet de distinguer les trajectoires spatiales, institutionnelles et sectorielles de l'eau et de comprendre l’impact de ces projets sur chaque type de trajectoire. L’impact global de ces projets est considérablement différent de la somme des impacts des projets considérés individuellement. Pris ensemble, ils impliquent un changement territorial. Les projets d'assainissement et de réutilisation des eaux usées transforment les flux les plus importants. Considérer cette réutilisation comme la « création d’une nouvelle ressource » occulte la disparition de la trajectoire initiale et, donc, la dépossession des utilisateurs qui se situaient sur celle-ci. Globalement, la recharge de l’aquifère1 supérieur non confiné est compromise. Il existe en Cisjordanie plusieurs aquifères profonds séparés des aquifères supérieurs non confinés par une couche de roche imperméable. Les paysans développèrent de longue date une organisation complexe pour gérer l’eau de ces derniers, les seuls auxquels ils avaient accès. La diminution de la recharge des aquifères qu’ils utilisent affecte gravement les institutions agricoles qu’ils avaient mises sur pied.

L’un des apports de cette étude consiste à fournir une méthodologie qui permet d’identifier et de comprendre les conséquences du développement massif de l’eau. Elle permet de mettre en lumière des pratiques importantes pour la sécurité alimentaire locale et la stabilité sociale qui avaient jusqu’ici été passées sous silence. Il convient de les prendre en compte lors de la réalisation des études d’impact environnementales et sociales réalisées en amont de projets.

La méthode développée dans cet article peut être utilisée partout dans monde, là où l’eau fait l’objet d’un grand nombre de projets de développement. Elle produit des résultats utiles à la fois pour les décideurs nationaux et pour les bailleurs de fonds, afin d’éclairer leurs choix de politiques à suivre concernant l’eau.

Un résumé pratique des résultats principaux de ce projet est actuellement en cours de publication en anglais et en arabe par la Palestinian Association for the Scientific Stucy of International Affairs (PASSIA). Ce document, accessible pour des non-scientifiques, sera distribué en amont d’une conférence organisée par PASSIA à Jérusalem à l’automne 2019, durant laquelle l’équipe présentera ses résultats à l’ensemble de la communauté diplomatique et des bailleurs présents sur place. Une conférence sera également donnée la même semaine à Ramallah, à l’intention des membres de l’Autorité Palestinienne et des ONG palestiniennes. Ceci permettra de communiquer directement les résultats du projet aux utilisateurs de la recherche.

  • 1. Un aquifère est une formation géologique ou une roche, suffisamment poreuse ou fissurée pour stocker de grandes quantités d'eau, et suffisamment perméable pour que l'eau puisse y circuler librement.

Référence :

Trottier J., Rondier A., Perrier J., Donors Playing with Fire : 25 years of Water Projects in the West Bank, in The International Journal of Water Resources Development, https://doi.org/10.1080/07900627.2019.1617679

Contact

Julie Trottier
Directrice de Recherche CNRS, Laboratoire Acteurs, ressources et territoires dans le développement