« Je rêve d’un Centre autour de l’art roman… » La naissance du CESCM
#VIE DES LABOS
Il y a soixante-dix ans naissait, à Poitiers, le premier centre français consacré à l’étude du Moyen Âge, le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale. Retour sur l’intuition folle et géniale d’un trio : Gaston Berger, René Crozet et Edmond-René Labande.
Derrière la façade Renaissance de l’Hôtel Berthelot se trouve une institution bien connue des Poitevins comme des médiévistes du monde entier, le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM, UMR7302, CNRS / Université de Poitiers / Ministère de la Culture), dirigé par Cécile Voyer. Pourtant, il y a soixante-dix ans, il partait de rien ou presque. Sa fondation fut menée d’une manière assez impérieuse et insolite au sein de l’Université française.
« Je rêve d’un Centre de recherche et d’enseignement qui s’organiserait ici autour de l’art roman. Comme moyen de travail primordial, il y faudrait une photothèque spécialisée… d’art roman. Faites-la plus belle que Barcelone, plus belle que Marbourg… » C’est en ces termes qu’en 1953, le nouveau Directeur général de l’enseignement supérieur, Gaston Berger, s’est adressé à René Crozet et Edmond-René Labande, tous deux professeurs à l’université de Poitiers, le premier en histoire de l’art, le second en histoire. Un tel projet était aussi ambitieux que novateur. En 1953, il n’y avait pas même d’équipe de recherche ou de laboratoire dans la capitale poitevine. La France comptait un peu plus de 150 000 étudiants — contre près de 3 millions aujourd’hui — essentiellement à Paris. Mais pour Gaston Berger, cet homme d’action, ancien industriel devenu philosophe, rien d’impossible.
(https://cesr.univ-tours.fr/centre-detudes-superieures-de-la-renaissance/historique)
Il faut s’arrêter sur cette personnalité qui a donné son nom à nombre de lycées, d’universités, d’avenues et de rues, mais qui reste assez peu connue du grand public, contrairement à son célèbre fils, le danseur et chorégraphe Maurice Béjart. Né au Sénégal en 1896, Gaston Berger abandonne ses études après la classe de troisième pour des raisons familiales. Il passe pourtant son baccalauréat à vingt-cinq ans, puis rédige une thèse en philosophie sur Husserl pendant ses loisirs, alors qu’il est chef d’entreprise. Ce self-made man conçoit une discipline inédite, la prospective, science du comprendre en avant, en d’autres termes l’imagination créatrice de l’avenir souhaitable1 . Il entame ensuite une troisième carrière en entrant au ministère de l’Éducation en 1953, où il est nommé Directeur général de l’enseignement supérieur, fonction qu’il occupe jusqu’à sa mort accidentelle en 1960. Pour citer Geneviève de Pesloüan, Gaston Berger fut un « éveilleur d’idées, organisateur, administrateur méthodique (…) à travers les questions d’organisation, d’administration, il voyait l’homme »2 . À son tour, le Président Léopold Sédar Senghor, lors de la pose de la première pierre de l’université Gaston Berger à Saint-Louis en 1975, résume ainsi cette nouvelle discipline à l’image de son fondateur : « La prospective est un humanisme du xxie siècle ».
Cet esprit infuse donc la création du CESCM en 1953. Mais pourquoi fonder un centre dédié au Moyen Âge à Poitiers ? Dans une volonté de décentralisation avant l'heure, et parce que la ville jouit d’un riche patrimoine roman, tout comme le Poitou, la Saintonge et les pays d’Ouest. L’idée de Gaston Berger était que chaque université devait développer son génie propre : la médecine à Montpellier, la philosophie à Aix, le monde roman à Poitiers, la Renaissance à Tours. La capitale poitevine pouvait aussi compter sur le riche fonds ancien de manuscrits de sa bibliothèque municipale, plus de 800, elle qui abritait une des plus anciennes universités, fondée en 1431.
Marqué par la pensée de Jacob Burckhardt, philosophe et historien de l’art, Gaston Berger voit dans l’art le « miroir des idées et de la civilisation ». Appréhender la civilisation médiévale impose donc d’étudier son art, en particulier l’art roman. Il fonde d’ailleurs, trois ans après, un deuxième centre consacré à cette période : le Centre de philologie romane à Strasbourg. Dans les années 1950 et après le traumatisme des deux guerres mondiales se formalise l’idée d’une culture supranationale qui accompagne la construction de ce qui est devenu l’Union européenne. Contrairement au style « gothique » urbain, associé aux évêques et aux rois, l’art roman offre une vision d’un art moins national. Les églises des xe-xiie siècles symbolisent alors un lieu de rencontre voire de fusion des cultures, par la circulation non seulement des pèlerins et des marchands, mais aussi des artisans et du clergé, une époque où les frontières sont fluides, au gré des règnes, des guerres et de l’économie. Autrement dit, une période avant la construction des états puissants, une période européenne.
Inspiré du modèle des Institutes for Advanced Studies observés aux États-Unis, les maîtres-mots du nouveau Centre sont simples : former à la recherche par la recherche, et une recherche de terrain ; un centre international accueillant des médiévistes du monde entier ; avec une vocation pluridisciplinaire, éclairant le Moyen Âge tant par l’histoire et l’histoire de l’art que l’archéologie, tant par la musique et la liturgie que la littérature et la philosophie. C’est lors des sessions d’été que cette ambition prend corps. Pendant plus d’un mois au milieu des vacances estivales, étudiants et professeurs de diverses nationalités explorent les édifices romans, et réfléchissent à l’histoire des ixe-xiie siècles. Sur la première affiche en 1954 apparaissent les noms de grands médiévistes : Paul Deschamps, Étienne Gilson, Marcel Aubert, Edmond Farral. Au travers de ces semaines intensives, l’idée est de créer un vaste réseau de chercheurs et chercheuses issus des quatre coins du monde ; en soixante-dix ans, plus de 2 000 étudiants de vingt nationalités différentes y participeront.

Il fallut, dans le même temps, créer les instruments de travail : photothèque et bibliothèque. 300 000 documents (photographies, plaques de verre, diapositives et cartes postales) sont aujourd’hui conservés dans le compactus de la photothèque, tandis que la bibliothèque avec la section recherche de la Bibliothèque universitaire Michel Foucault compte 50 000 ouvrages. Puis, l’enjeu fut de publier la recherche, la faire connaître avec les Cahiers de civilisation médiévale, fondés en 1957 par Edmond-René Labande et qui ont sorti plus de 260 numéros ; la Bibliographie de civilisation médiévale et le Répertoire des médiévistes sont aussi créés ainsi que le Corpus des inscriptions de la France médiévale lancé en 1968 par Robert Favreau, sillonnant le territoire français à la recherche des textes épigraphiques gravés dans la pierre et les métaux, peints sur les murs et les vitraux. Au fil des années s’est créée, selon l’expression d’Edmond-René Labande, « une plaque tournante des renseignements concernant le Moyen Âge ».
Fidèle à ce rêve initial et toujours animé de cet esprit de pionnier et d’innovation au service de l’excellence scientifique, le CESCM a souhaité célébrer son soixante-dixième anniversaire en 2023 en conviant le grand public au Palais des ducs d’Aquitaine à Poitiers. Après s’être interrogé sur le Moyen Âge et ses représentations au xxie siècle, puis sur les raisons d’étudier le Moyen Âge aujourd’hui, une dernière conférence est venue clôturer l’année le 16 novembre ; l’historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, a ainsi invité à « penser le contemporain depuis le Moyen Âge ». La réflexion continuera en 2024 avec le colloque international dédié à « l’art roman au xxie siècle, l’avenir d’un passé à réinventer ».
- 1Berger G., de Bourbon-Busset J., Massé P. 2007, De la prospective : textes fondamentaux de la prospective française : 1955-1966 (textes réunis et présentés par Philippe Durance, 2e édition), L’Harmattan.
- 2Pesloüan G. (de), « Gaston berger : philosophe et homme d’action », sur le site Prospective. https://www.prospective.fr/gaston-berger-philosophe-et-homme-daction/