Les sociétés face à leurs déchets : une question de sciences humaines et sociales

La Lettre Economie/gestion Sciences des territoires

#VIE DES RÉSEAUX

Lors de la phase d’élaboration des programmes nationaux de recherche connus aujourd’hui sous l’acronyme de « PEPR », les porteurs de ce qui allait devenir le PEPR dit d’accélération (car censé impulser une dynamique y compris au niveau industriel) « Recyclabilité, recyclage et réincorporation des matériaux recyclés » firent appel à CNRS Sciences humaines & sociales afin de mettre en place une dynamique SHS au sein du programme. Sollicités en plein mois de juillet, des chercheurs et chercheuses en économie, géographie, aménagement du territoire, rudologie et anthropologie mirent une énergie remarquable à construire un programme apportant l’éclairage des sciences humaines et sociales sur une question trop souvent réduite à ses dimensions techniques et technologiques. Cette réunion, à l’origine centrée sur la construction d’un programme précis, est venue pointer, cristalliser, visibiliser l’existence de multiples compétences au sein des sciences humaines et sociales, toutes centrées sur la question du recyclage, des déchets, et qui ne communiquaient pas forcément entre elles. D’où l’idée de la création d’un réseau thématique, pour tirer le meilleur profit de cette capacité à apporter un point de vue le plus englobant possible sur la question. D’où la participation de chercheurs et chercheuses de sciences humaines et sociales au sein du PEPR Recyclabilité, participation que l’on souhaiterait bien évidemment toujours plus forte, plus reconnue, plus précoce aussi tant l’association des sciences humaines et sociales à la définition des problématiques est essentielle. Le chemin est long qui mène aux partenariats interdisciplinaires purement égalitaires, mais saluons ici l’énergie et l’engagement des animateurs et animatrices du workpackage SHS au sein du PEPR et du réseau Déchets, valeurs et sociétés. Ils portent, comme les articles qui suivent le soulignent, des analyses incontournables pour faire face à l’un des plus grands défis des sociétés contemporaines : que faire de/avec les déchets ? 

Déchets, valeurs et sociétés : les raisons de la naissance d’un réseau thématique

Dites-moi quels sont vos déchets et je vous dirais qui vous êtes ? Telle pourrait être l’une des nombreuses questions illustrant la volonté des chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales de s’attaquer à ce défi ; et plus particulièrement : pourquoi et comment les déchets sont-ils devenus non seulement le miroir de nos modes de vie mais aussi les potentielles ressources de demain ?

L’attention portée aux déchets a évolué dans le temps et l’espace. Elle symbolise les valeurs de nos systèmes économiques, culturels, sociaux, territoriaux ainsi que les choix opérés par nos sociétés. Ainsi, les déchets de la ville jusqu’au xixe siècle étaient des sources de valeurs recherchées, notamment pour l’agriculture ou l’industrie naissante. Durant le xxe siècle, ils sont peu à peu devenus un « problème », synonyme de politiques d’enfouissement ou d’incinération. Depuis quelques décennies, les politiques publiques ont mis en place des infrastructures pour valoriser une partie de ces derniers et accompagner les politiques locales ainsi que les acteurs économiques et les populations. La question des déchets est donc devenue un enjeu de politique publique majeur, corollaire d’une croissance, d’une production et d’une consommation de masse.

La compréhension des déchets par les acteurs économiques, et les moyens sociotechniques mis en place pour permettre leur évitement, leur collecte, leur réutilisation et leur valorisation, sont une des solutions trouvées pour résoudre ce problème planétaire. Force est de constater que les résultats sont très inégaux selon les pays, les modes de gouvernance, le rapport culturel aux rebuts, les types de déchets et les modes de valorisation de ces derniers ; la production de déchets augmentant avec le PIB. Ainsi si, dans nos sociétés, le métal et le verre sont largement insérés dans les flux de recyclage, les plastiques, objets composites, matériaux organiques et de construction et de nombreux emballages, constituent un défi majeur pour leur réintégration dans l’industrie, l’agriculture ou l’artisanat du recyclage.

1
Collecte, tri et valorisation des déchets © Catherine Chevance

Le tri à la source des biodéchets en France à partir du 1er janvier 2024, obligeant les collectivités territoriales à mettre en place une solution pour les particuliers, dans le cadre du service public, montre bien comment la question des déchets touche tous les niveaux de la société (modes de vie, organisations collectives, dispositifs technologiques et niveaux institutionnels). Au niveau individuel, nos habitudes de consommation, nos styles de vie, nos valeurs et croyances sont intimement liés à la question des déchets et de leur réduction. Au niveau organisationnel, les modes de coordination, d’incitation de collecte, de structuration territoriale et de gouvernance ne sont pas adaptés à l’ampleur des volumes à traiter. Au niveau technologique, les innovations liées aux matériaux (polymères biosourcés, matériaux de construction réemployables, etc.) ou aux process (séparation des matériaux, méthanisation, etc.) dépendent dans leur mise en œuvre de la compréhension des phénomènes sociaux et humains ; elles créent aussi de nouvelles sources de revenus pour certains acteurs (par exemple, les déchets verts pour les agriculteurs dans certains contextes). Enfin, au niveau institutionnel, les réglementations nationales et européennes peuvent limiter les flux, les excès de la course effrénée à l’innovation technologique, contraindre l’ensemble des acteurs à prendre en compte le coût du recyclage et changer les habitudes individuelles et routines organisationnelles.

Les déchets et leur valorisation sont aussi un enjeu géopolitique dépassant les seules frontières françaises. En effet, les exportations de nos déchets ont un impact sur les pays importateurs, au sein desquels ils sont susceptibles de détruire l’économie circulaire locale, comme ce fut le cas pour un grand nombre de pays africains avec l’arrivée de textiles « gratuits » dans les métiers traditionnels de la confection ; elles peuvent aussi générer des nuisances environnementales et de santé publique, comme dans le cas de l’incinération clandestine des déchets en Asie. En janvier 2018, l’interdiction de la Chine d’importer les déchets de moindre qualité (plastiques, papier, textile) et le renforcement de cette législation en 2019 sur d’autres types de polymères et de métaux, a rebattu les cartes sur l’échiquier international en créant de nouvelles opportunités pour les filières nationales. Pour autant, le seul recyclage ne saurait répondre aux enjeux globaux de maîtrise des ressources, puisque celui-ci n’est jamais infini (excepté pour le métal ou le verre) et nécessite en permanence le réapprovisionnement avec des matières vierges. De plus, l’apparence vertueuse du recyclage a un effet rebond générant, pour finir, une augmentation de la consommation de matière globale. La compréhension des processus amenant à réduire la dépendance à la matérialité dans nos sociétés est donc une question essentielle pour les recherches en sciences humaines et sociales.

Face à l’ensemble de ces questions mobilisant de nombreuses disciplines des  SHS (géographie, sociologie, économie, gestion, psychologie, philosophie, science politique, ethnologie, urbanisme entre autres), le réseau thématique Déchets, valeurs et sociétés aura pour mission de fédérer les chercheurs et chercheuses, de favoriser les interactions entre les différents domaines, d’échanger sur les méthodes et de renforcer l’interdisciplinarité. L’objectif premier de ce collectif est aussi de rendre visible les recherches en sciences humaines et sociales, de faire valoir un apport qui ne peut être limité à la question d’une « acceptabilité sociale » des innovations technologiques. Au contraire, les SHS mettent en débat les enjeux sociaux, culturels, économiques et territoriaux de production, de collecte et de gestion des déchets, qui permettent ensuite de réfléchir aux dispositifs sociotechniques.

Le réseau Déchets, valeurs et sociétés, mis en place au printemps 2023, fédère un collectif de recherche capable de mobiliser une expertise répondant aux défis de nos sociétés, pour collecter des matériaux empiriques inédits et renforcer l’approche conceptuelle des études rudologiques, détritiques, l’observation des dynamiques comportementales, institutionnelles et les mécanismes de création de valeur.

Nathalie Lazaric, directrice de recherche CNRS, directrice du réseau thématique Déchets, valeurs et sociétés

Contact

Nathalie Lazaric
Directrice de recherche CNRS, Groupe de recherche en droit, économie et gestion, directrice du réseau thématique Déchets, valeurs et sociétés

Les sciences humaines et sociales dans le PEPR Recyclage : visibiliser et accepter les restes

Le recyclage, en tant que processus de réincorporation d’une matière mise au rebut, n’est réalisable que dans un contexte sociétal donné. S’il est aujourd’hui mis en exergue, il a pendant des siècles fait partie du fonctionnement normal de tout système productif. Au-delà des enjeux technologiques permettant la valorisation d’une matière, c’est aux conditions sociales, culturelles, économiques de son émergence, aux réalités territoriales, politiques, anthropologiques de son fonctionnement qu’il convient de s’intéresser pour accompagner son redéveloppement. Pour autant, les sciences sociales offrent également un regard critique sur la pertinence même du dispositif, puisque dans nombre de cas, le développement du recyclage offre une justification à la perpétuation de pratiques visant à la surconsommation et au gaspillage de matière. Le recyclage est ainsi une notion polysémique, qui peut être appréhendée comme un flux de ressource quantifiable et optimisable, comme une chaîne de procédés techniques qui transforment la matière, comme une économie de la circulation qui interroge les impacts environnementaux du cycle de vie des objets, ou encore comme une matérialisation des rapports sociaux internationaux et un outil de déresponsabilisation face à la nécessité de changements sociétaux plus ambitieux du modèle consumériste encore à l’œuvre. Le recyclage n’est ainsi que la solution résultant de l’échec d’un projet de sobriété matière.

Les défis technologiques sont présents pour réussir à développer des emballages réutilisables, à améliorer la recyclabilité des produits ou l'incorporation de matériaux recyclés. Ils font l’objet d’un grand nombre de travaux à l’intérieur d’un dispositif de recherche nouveau qu’est le PEPR (Programme et équipements prioritaires de recherche) entrant dans la « Stratégie Nationale d’Accélération » dédiée au recyclage. Ce PEPR Recyclage permet également de développer un axe de recherche spécifiquement porté par les sciences humaines et sociales, afin de faire un pas de côté. Si les enjeux restent en partie techniques, des réflexions fondamentales doivent être menées sur la place des déchets dans nos sociétés, le rapport à la matérialité que leur existence induit et les modes de consommation et de production afin d’envisager d’accroître leur circularité et d’aller vers davantage de sobriété. Le rapport des déchets à la société et aux individus qui la composent, la manière dont les politiques publiques se saisissent de ces questions, la structuration territoriale des filières industrielles, sont autant de questions sur lesquelles les sciences sociales peuvent construire des connaissances. Comment, dans le monde de l’anthropocène, les déchets circulent-ils ou doivent-ils circuler ? Quelles sont l'importance et la signification environnementale, éthique, économique et sociale de la circulation des déchets ?

2
Opératrices et opérateurs de tri de batteries usagés discutant des dangers d'explosion © Bahers, 2019

Par ailleurs, plusieurs idées reçues sont véhiculées sur les déchets. La première est que les déchets s’arrêtent à la première infrastructure de traitement, alors que les rejets des incinérateurs sont traités dans des infrastructures de stockage (des décharges), que les déchets verts compostés sont exportés en agriculture, que les déchets inertes sont enfouis dans des anciennes carrières, ou que les déchets recyclés viennent nourrir des industries de matériaux secondaires à l’autre bout du monde. Ce sont des matières économiques qui débordent et voyagent. La seconde idée reçue est que le recyclage ne s’appliquerait qu’à l’échelle des déchets ménagers, alors que ces derniers sont moins importants dans le métabolisme des sociétés que les déchets des entreprises, de l’agriculture, du BTP et des déchets cachés liés à la fabrication des objets. Cette société du recyclage qu’on nous promet va-t-elle permettre de visibiliser et d’accepter les restes, de manière à remettre en cause l’engrenage productiviste et consumériste ou s’agit-il simplement d’une nouvelle approche de valorisation économique des ressources ?

Pour répondre à ces questions, l’axe SHS du PEPR « Recyclage » comprend une équipe multidisciplinaire composée de géographes, urbanistes, sociologues, anthropologues, économistes, tous rudologues (étude systémique des déchets, des biens usagés et des espaces déclassés).

La première approche de ce projet de quatre ans consiste à questionner quels sont les acteurs et les territoires de l’écologie territoriale du recyclage, c’est-à-dire ces opérations qui extraient, transforment, nettoient et circularisent les déchets ? La circulation des matériaux recyclés constitue ainsi un nouveau thème d'étude transversal, dont l'une des originalités majeures est sa capacité à fédérer les approches interdisciplinaires ainsi qu'à articuler les démarches analytiques, critiques et appliquées. À l'échelle mondiale, l'exploitation de la mine urbaine est hétérogène entre l'ingéniosité d'entrepreneurs « informels » autodidactes dans les pays des Suds et les technologies de pointe dans les pays des Nords. Entre les deux, des ramifications plus ou moins discrètes, souvent mal comprises, forment l'ossature des flux mondialisés de matières premières recyclables.

La deuxième approche interrogera les changements de comportements d’usagers, en lien avec de nouveaux rôles pour les acteurs publics et privés, face à l’évolution des réglementations et des modèles économiques. La compréhension de la dynamique des normes sociales et du comportement des consommateurs est essentielle pour les actions visant à promouvoir le recyclage. Par exemple, il existe de grandes disparités territoriales en termes de comportement individuel face au tri. Ces phénomènes, considérés au niveau individuel, s'inscrivent également dans des systèmes plus larges de politiques publiques et collectives.

La troisième approche s’attachera à comprendre les pratiques et représentations du recyclage dans l’anthropocène, qu’elles soient formelles ou informelles, spatialement périphériques ou centrales, politiques et matérielles. Ainsi, les déchets sont généralement étudiés sous l'angle de l'optimisation et de la gestion en tant que problème technologique et social. Cette approche tend toutefois à dissimuler les choix qui ont conduit à la situation actuelle et, d'autre part, à naturaliser le caractère jetable des déchets. Il est donc nécessaire de comprendre et de documenter en profondeur « la politique matérielle du recyclage ». Il s’agit ainsi de combiner les approches ethnographiques et historiques des déchets en tant que matériaux jetables, pour comprendre comment des quantités massives de déchets ont été consommées pendant un demi-siècle sans que l'on se préoccupe de leurs propriétés matérielles spécifiques. L’ensemble de ces questions sera abordé par l’axe SHS du PEPR Recyclage.

Jean-Baptiste Bahers, chargé de recherche CNRS, Espaces et sociétés (ESO) et Mathieu Duran, maitre de conférences, Le Mans Université, Espaces et sociétés (ESO)

3

Contact

Jean-Baptiste Bahers
Chargé de recherche CNRS, Espaces et sociétés (ESO)
Mathieu Durand
Maitre de conférences, Le Mans Université, Espaces et sociétés (ESO)