Maurice Godelier, un grand témoin au service des sciences humaines et sociales du CNRS
#ZOOM SUR…
Anthropologue, directeur d'études émérite de l'EHESS associé au Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie (CREDO, UMR7308, CNRS / AMU), Maurice Godelier intervient sur de nombreux sujets au cœur de la compréhension du monde contemporain : les relations hommes/femmes, l'économie, l'imaginaire, entre autres. Premier directeur du Département des Sciences de l'Homme et de la société du CNRS, de 1982 à 1986, il a reçu la médaille d'or du CNRS en 2001. Lors de la journée de prospective du 26 septembre, le chercheur a proposé quelques réflexions et propositions de recherches à engager pour l'avenir des sciences humaines et sociales.
Chers Collègues,
Tout d’abord merci à Marie Gaille et au CNRS de m’avoir invité à participer de loin et pour une faible part à votre journée de réflexion.
Avant de suggérer des thèmes de recherche et de réflexion, j’insiste sur le fait que le CNRS doit continuer à soutenir des domaines de recherche qui ne sont pas d’actualité, l’archéologie, l’histoire antique et médiévale de la France et de l’Europe, la connaissance des langues et des littératures étrangères, etc. Le CNRS en est toujours le support le plus constant en association avec les groupes de recherche universitaire. Mais je ne connais plus l’état des forces du CNRS.
Se tourner vers l’avenir implique de partir du présent et du passé proche et sur le plan international et sur le plan national, et y discerner des faits sociaux porteurs de problèmes que les sciences sociales ont la responsabilité d’analyser.
Au niveau international, l’attentat contre les Twin Towers à New York en 2001 fut le premier coup de semonce contre les États-Unis et l’Occident et le prélude aux attaques contre l’ordre mondial dominé par les États-Unis et l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et surtout depuis 1980 où les États-Unis étaient devenus non plus une super-puissance mais une hyper-puissance. S’ensuivirent deux décennies de guerres (en Afghanistan, en Irak) perdues par les États-Unis et de guerres gagnées par la Russie (Tchétchénie, Géorgie, Crimée). Le passé international le plus proche est l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022.
Le présent de la France
On a assisté à deux faits majeurs qui posent problèmes et nécessitent d’être mieux compris, donc analysés de plus près.
Tout d’abord les limites de la démocratie représentative sont clairement apparues à travers le fonctionnement récent de l’Assemblée nationale. Comment trouver des solutions relativement acceptées et soutenues pour faire face à deux problèmes dont les racines sont internationales : la transition énergétique et l’inflation. Problèmes qui exigent une réponse nationale mais intégrée dans un front international. De nouveau des gens ont faim en France.
Le deuxième problème, cette fois particulier à la France : comment comprendre les émeutes qui ont explosé le 27 juin 2023 à la suite de la mort du jeune Nahel M., tué par un policier à Nanterre. Émeutes d’une ampleur inédite, d’une violence extrême, avec des attaques répétées contre des services publics et contre des élus et des fonctionnaires. 1 000 bâtiments brûlés ou pillés, 250 attaques de commissariats, plus de 700 blessés chez les policiers, etc.
De cet état de faits nationaux et internationaux, j’en ai conclu que plusieurs champs et programmes de recherche s’imposent aux chercheurs français dans les sciences sociales. J’en ai sélectionné cinq.
Enquête chez les jeunes de 15 à 30 ans
Leur rapport à l’avenir, leur avenir : celui de la France, celui du monde, confronté à la transition écologique mais aussi aux tensions entre pays autoritaires et dictatoriaux et pays démocratiques de l’Europe au Japon, sous protection des États-Unis.
Ont-ils envie de s’engager, mais pour quelles causes et avec quel espoir ? Ou veulent-ils s’en sortir au jour le jour, sans ambition et en s’efforçant d’avoir une vie plus équilibrée entre le travail, les loisirs, la famille ?
Quelles sont les attitudes des jeunes par rapport à l’autorité, au sein de la famille, au travail, face à l’État, et dans les rapports entre les hommes et les femmes ? Et pour les jeunes parents, les rapports entre parents et enfants ? Etc.
L’enquête se ferait :
- Dans les grandes villes, les petites villes, les villages.
- En coopération avec l’Allemagne, la Hollande, l’Italie, la Grande-Bretagne ?
- En interrogeant l’idée des jeunes selon laquelle c’est bientôt la fin de la planète.
- En regardant le problème de l’absence de plus en plus de liens communautaires pour agir ensemble.
- En se demandant si on assiste à un effondrement de la parentalité, des rapports de coopération et d’entraide entre personnes apparentées ?
Enquête sur ce qu’est le travail pour tous les âges et dans tous les domaines, en coopération avec d’autres pays européens
Un travail qui de plus en plus se dématérialise à mesure que se développent l’économie numérique et l’intelligence artificielle. Les valeurs autrefois attachées au travail ont-elles disparu, transformant le travail en une « activité » parmi d’autres, sans autre intérêt que de procurer plus ou moins de marchandises à consommer ?
Le Covid, en séparant pendant un temps assez long les travailleurs de leurs collègues et de leurs lieux de travail, a mis en évidence l’existence de métiers indispensables pour la continuité de la vie sociale mais mal payés et sans reconnaissance sociale. Il a mis en évidence également qu’on pouvait dans beaucoup de cas travailler à distance une partie du temps, et que cela exigeait une nouvelle organisation des collectifs de travail — plus d’autonomie et de responsabilité personnelle et d’autres formes d’autorité et de direction au sein de ces collectifs avec pour certains, de façon expérimentale, la réduction du temps de travail à quatre jours par semaine sans aucune perte de profit pour l’entreprise.
Face à l’inflation qui est un phénomène mondial, beaucoup de Français réclament qu’on augmente leur pouvoir d’achat. Le patronat depuis 2017 a bénéficié d’une baisse d’impôts de 30 milliards d’euros et d’un allègement de 15 milliards sur les impôts de production.
L’un des derniers métiers dans lequel les travailleurs s’épanouissent et ont la reconnaissance du public est celui des charpentiers et autres artisans qui reconstruisent ou restaurent la cathédrale de Paris.
Bien entendu, l’enquête sur le travail concerne également les policiers dont la tâche est de protéger la sécurité des personnes, des biens et des institutions de la République ainsi que ceux qui y participent et les représentent.
Recherches sur les moyens d’approfondir et d’enrichir la démocratie
La démocratie représentative montre chaque jour ses limites à l’Assemblée nationale et dans les municipalités. Il faudrait faire l’inventaire et l’analyse des pratiques de recherche de consensus pour résoudre des problèmes communs qui existent avec succès dans plusieurs pays démocratiques — Canada, Allemagne, Pays-Bas par exemple — et ceci aux niveaux municipal et national. En France, on a eu les conventions citoyennes. C’est un domaine de recherches d’une importance sociale fondamentale face aux formidables problèmes et difficultés de la transition écologique, de la lutte contre les inégalités sociales dans l’accès à la santé, à l’éducation, à la justice et pas seulement les problèmes de la pauvreté et de la précarité. La multiplication des fake news et des théories complotistes affaiblissent l’esprit critique et la connaissance des faits réels de beaucoup de citoyens et leur propre construction en tant que tels.
Par contraste, étudier de près les dérives en matière de libertés des citoyens qui engendrent des démocraties illibérales telles que la Hongrie, la Pologne par exemple. L’évolution politique des États-Unis après les années Trump est à suivre de près.
Compte tenu du nouveau contexte international, deux domaines de recherche devraient être explorés.
Élargir notre connaissance de l’Europe
Dans le contexte international créé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et par les critiques ou le rejet de l’Occident, l’Europe resserre ses liens. Mais l’histoire récente de nombreux pays de l’Union européenne est mal connue des historiens. Citons l’histoire de la Suède, de la Finlande, des pays baltes, de la Pologne, de la Bulgarie depuis le début du xxe siècle ou depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En France, nos connaissances historiques les plus fortes concernent d’abord nos voisins, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne, Italie, mais que savons-nous du Danemark ou de la Suède ?
Il serait important de pouvoir recruter de jeunes chercheurs parlant ces langues, soit de naissance soit pour les avoir apprises, et de créer un groupe de travail sur l’histoire récente des pays européens y compris les sociétés et États des Balkans.
La recomposition du capitalisme mondialisé
Bien avant la guerre en Ukraine, à mesure que la Chine devenait la seconde puissance économique du monde, l’économie capitaliste mondiale se restructurait en direction de la Chine. Depuis la guerre en Ukraine, on commence à voir se dessiner la création, pour des critères politiques et idéologiques (sociétés-États à régimes autoritaires ou dictatoriaux contre États démocratiques), de deux blocs économiques en concurrence et d’un troisième, les pays du Sud, Afrique, Amérique latine, qui échangeront avec l’un ou l’autre selon leurs intérêts.
Cette reconfiguration des échanges économiques mondiaux, à terme, mettrait fin à l’ordre politico-économique mondial instauré par l’Occident et dominé par les États-Unis dans la seconde partie du xxe siècle. Pour donner un exemple, 21 des 33 pays de l’Alliance des États d’Amérique latine et des Caraïbes ont adhéré aux « nouvelles routes de la Soie » de Xi Jinping. En 2021, les échanges commerciaux de la Chine avec l’Amérique latine dépassaient 450 milliards de dollars, plus que les échanges de ces pays avec les États-Unis. Brésil, Chili, Pérou, Équateur, Colombie, Uruguay, Panama ont des accords de libre-échange avec la Chine.
Il faudrait également ajouter le montant des investissements et des prêts de la Chine en Afrique sub-saharienne.
Même si la Chine affronte des difficultés économiques, cette situation, cette expansion ne va pas cesser. Il faudrait que des économistes en fassent un objet d’analyse prioritaire et montrent comment beaucoup d’États aujourd’hui veulent continuer à se moderniser sans l’Occident et sans s’occidentaliser.
Si certains de ces programmes étaient retenus par le CNRS, leur financement devrait être assuré par l’ANR. Les programmes retenus devraient orienter le recrutement de jeunes chercheurs qualifiés pour les porter avec leurs aînés déjà membres du CNRS.
À noter : dans le contexte international actuel, il va être de plus en plus difficile à des anthropologues, à des sociologues, à des politologues, des politistes, etc. de faire du terrain et des enquêtes dans beaucoup de pays aux régimes politiques autoritaires ou dictatoriaux.