Que signifient les cris des singes? Une collaboration entre linguistes et primatologues

Résultats scientifiques

Si l'on sait depuis longtemps que les cris des singes transmettent de l'information sur leur environnement, c'est tout récemment qu'une équipe mixte de linguistes et de primatologues a posé les bases d'une 'linguistique primate'. Philippe Schlenker 1, Emmanuel Chemla 2 et Klaus Zuberbühler 3ont utilisé les méthodes générales de la linguistique contemporaine pour éclairer d'un jour nouveau la morphologie des cris primates, leur syntaxe et leur sémantique. Le résultat de ces recherches, financées dès 2013 par une ERC Advanced Grant (New Frontiers of Formal Semantics [Schlenker]), a donné lieu à de multiples publications dans les revues Natural Language & Linguistic TheoryLinguaet Theoretical Linguistics 4Par ailleurs, une équipe coordonnée par Emmanuel Chemla et Ewan Dunbar 5 a appliqué des méthodes d'apprentissage automatique (machine learning) pour développer une transcription automatique des cris de singes, qui devrait grandement faciliter le travail d'analyse à l'avenir. Cette étude vient d'être publiée dans Journal of the Acoustical Society of America. 6

  • 1. Directeur de recherche CNRS à l'Institut Jean-Nicod (UMR8129, CNRS / EHESS / ENS Paris) et Global Distinguished Professor à New York University
  • 2. Directeur de recherche CNRS au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP, UMR8554, CNRS / EHESS / ENS Paris)
  • 3. Professeur à l'Université de Neuchâtel
  • 4. La première étude de la série avait été publiée en 2014 dans la revue Linguistics & Philosophy
  • 5. Post-doctorant au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP, UMR8554, CNRS / EHESS / ENS Paris)
  • 6. .Cette étude a bénéficié du soutien d'une ERC Advanced Grant 'BOOTPHON' [Dupoux]

« Il est désormais possible d'étudier la forme et le sens des cris des singes en utilisant les méthodes de la linguistique théorique », explique Philippe Schlenker. « Cette approche permet par ailleurs d'observer, par une comparaison des répertoires d'espèces apparentées, que certains cris sont préservés depuis plus de trois millions d'années. » Comme l'explique Emmanuel Chemla, l'une des limites du travail théorique actuel est toutefois que les données transcrites ne permettent pas toujours de trancher entre des hypothèses concurrentes. Mais il existe des quantités d'enregistrements non-transcrits, qui devraient devenir beaucoup plus facilement exploitables grâce à des logiciels de transcription automatique.

Dans le domaine de la morphologie primate, les singes mâles de Campbell (Afrique) font usage d'une distinction entre racines ("hok" et "krak") et suffixes ("-oo"). Leur combinaison leur permet de décrire tant la nature d'une menace que son degré de danger. Ainsi, "hok" prévient de menaces aériennes sérieuses — en général des aigles — tandis que "hok-oo" a un usage plus général et peut être utilisé pour des événements aériens plus divers ; le suffixe "-oo" sert ainsi d'atténuateur. Ces mêmes singes de Campbell présentent également une variation dialectale limitée dans l'usage d'un cri, "krak", qui prévient de la présence de léopards sur un site, et qui a un sens d'alerte beaucoup moins spécifique sur un autre site, dont les léopards sont absents.

Les cris peuvent également être combinés en suivant certaines contraintes, ce qui pourrait laisser penser qu'il y a une syntaxe primate. Les singes mâles de Campbell ont un cri appelé « boom », mais celui-ci apparaît généralement dans une paire (« boom boom »), et en début de séquence. Chez les singes appelés 'hocheurs', les mâles utilisent des "pyows" comme cris généraux d’alerte, tandis que les "hacks" sont souvent reliés à la présence d'un aigle. Mais lorsqu'un petit nombre de "pyows" est suivi par un petit nombre de "hacks", la séquence a un statut particulier et déclenche le mouvement du groupe.

Cette observation soulève une question de sémantique primate : le sens de ces séquences 'pyow-hack' peut-il être dérivé du sens des cris individuels qu'elle contiennent ? Les travaux antérieurs répondaient par la négative, comparant plutôt les séquences 'pyow-hack' aux expressions idiomatiques des langues humaines : bien que l'expression 'donner sa langue au chat' contienne les mots 'donner', 'langue', et 'chat', son sens n'implique ni don, ni langue, ni chat. Les recherches qui viennent d'être publiées utilisent des méthodes plus sophistiquées pour suggérer qu'il pourrait y avoir plus de régularité qu'on ne le croyait d'abord dans le sens des séquences 'pyow-hack', si bien qu'en définitive celles-ci pourraient n'avoir pas besoin d'être analysées comme des expressions idiomatiques.

Avec seulement deux cris (A et B), les séquences produites par les singes titis (petits singes d'Amérique du Sud) encodent tant la nature du prédateur (rapace ou félin) que sa localisation (dans la canopée ou par terre). On obtient ainsi quatre types de séquences différentes pour quatre types de situations: 'rapace dans la canopée' (ex: AAAA…, une suite de A), 'rapace par terre' (ex: AAA…BBBB…, une suite de A suivie d'une suite de B), 'félin dans la canopée' (ex: ABBBB…, un A suivi d'une suite de B) et 'félin par terre' (ex: BBBBB…, une suite de B). Ces séquences pourraient sembler avoir une organisation grammaticale complexe, mais les auteurs suggèrent que leur composition reflète, en réalité, l’évolution du contexte environnemental au cours de la production d'une séquence. En définitive, chaque cri a un sens indépendant et régulier  (A = 'il y a un danger sérieux vers le haut', B = 'il y a une alerte') par lequel il contribue, au moment précis où il est produit, au contenu informationnel de la séquence.

Les auteurs soulignent que les 'langages singes' n’ont en aucune façon la complexité des langues humaines et doivent être analysés pour eux-mêmes. Mais un outil de la linguistique contemporaine, appelé implicature, s'est révélé utile pour ces analyses.

Une implicature apparaît lorsque le sens d'un mot est enrichi parce qu'il entre en compétition avec des expressions alternatives plus informatives. Ainsi, l'adjectif 'possible' entre en compétition avec 'certain' et en vient pour cette raison à signifier, dans bien des cas, 'possible mais pas certain' (par exemple, 'Il est possible que Jean soit le coupable' implique d'habitude que ce n'est pas là une certitude). Les auteurs notent que dans nombre de cas un cri général (tel que le cri B des singes titis, ayant un sens non-spécifique d'alerte) entre en compétition avec un cri spécifique (tel le cri A signifiant 'danger sérieux vers le haut'). Si une menace peut être désignée par le cri spécifique (par exemple par le cri A parce qu'un rapace est apparu), les singes ne commencent pas normalement leur séquence par un cri général (comme B) : ils lui préfèrent le cri plus informatif (A), ce qui semble être une version 'singe' des implicatures.

Par ailleurs, les auteurs suggèrent que l'évolution de la communication primate peut en partie être reconstruite en comparant les cris d'espèces apparentées. Ainsi, le "boom" des singes de Campbell existe-t-il chez des espèces qui s'en sont séparées depuis des millions d'années. Grâce aux méthodes d'analyse de l'ADN, il est possible d'obtenir des arbres 'généalogiques' d'espèces apparentées (ce qu'on appelle des 'arbres phylétiques'), chronologiquement assez précis. Lorsque l'on représente sur ces arbres les espèces qui ont des "booms", on s'aperçoit que des sous-familles entières de singes ayant divergé il y a fort longtemps ont ces mêmes "booms", ce qui suggère fortement que leur ancêtre commun le plus récent les avait également il y a plusieurs millions d'années. Cela devrait ouvrir la voie à une linguistique primate évolutionnaire qui pourrait expliquer comment la communication des primates a évolué au cours de millions d'années.

« Ces résultats suggèrent que les méthodes de la linguistique peuvent éclairer d'un jour nouveau des systèmes de communication par-delà les langues humaines », note Philippe Schlenker, ajoutant que, « à l'avenir, ces méthodes pourraient trouver d'autres terrains d'applications. »

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