Un premier jalon vers une prospective SHS
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Professeur d'histoire moderne à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université, François-Joseph Ruggiu est membre de la Maison française d'Oxford (MFO, UAR3129, CNRS / MEAE / Université d'Oxford). Il étudie l'histoire de la famille du XVIe au XIXe siècle dans une perspective d'histoire démographique et d'histoire sociale. Il travaille également sur les sociétés coloniales du début de la période moderne, en particulier sur les élites d'origine européenne. Il a été directeur de l'Institut des sciences humaines et sociales du CNRS (aujourd'hui CNRS Sciences humaines & sociales) de 2017 à 2021, et le premier à commander un rapport prospectif au Conseil scientifique d'Institut.
La mission principale d’un Conseil scientifique d’un Institut (CSI) du CNRS est de conseiller et d’assister par ses recommandations la direction de cet institut. Ses membres, dont il faut rappeler ici que la mission est bénévole et qu’elle s’ajoute aux nombreuses activités qui sont celles des enseignantes-chercheurs et chercheuses et des chercheurs/chercheuses, acceptent donc de se consacrer à l’analyse, à la compréhension et à l’amélioration, par ses avis, de la politique scientifique de l’institut. C’est une tâche exigeante et il faut immédiatement souligner la contribution remarquable que représente le rapport de prospective élaboré en 2022 par le CSI présidé par Nathalie Vienne-Guérin. Celui-ci a, en effet, tenu le pari d’une réflexion scientifique menée sur cinq des piliers de l’action de l’Institut des sciences humaines et sociales (maintenant CNRS Sciences humaines & sociales). Certains, comme les études aréales ou la science ouverte, ont été mis en place dès le mandat de Patrice Bourdelais alors que d’autres, comme les liens entre Intelligence artificielle et SHS ou entre recherche en SHS et création, sont apparus plus récemment. La dernière partie consacrée aux inégalités articule de façon originale une analyse sur la recherche dans ce domaine et une réflexion sur les carrières des chercheurs et des chercheuses au CNRS.
Émanant d’une instance du Comité national, le rapport de prospective rendu par le Conseil scientifique d’institut apporte une série d’éléments qui seront indiscutablement utiles à la direction de l’institut. Le fait que CNRS Sciences humaines & sociales doive agir en fonction d’une politique scientifique cohérente est une évidence qui s’est imposée avec une force particulière dans les années 2010 alors qu’était repensée la place des différents acteurs du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) en France. Face à la diversité des disciplines, des champs de recherche, des terrains qui composent les sciences humaines et les sciences sociales, CNRS Sciences humaines & sociales doit, en effet, soutenir à la fois l’excellence générale des recherches menées dans les unités de recherche dont il est tutelle ou cotutelle, le maintien de ses plus-values identifiées de longue date, et qu’a rappelé Patrice Bourdelais, et le développement d’un certain nombre de domaines stratégiques pour le CNRS et pour la recherche française. Or, la direction de l’institut ne peut les définir seule ; elle a besoin de s’appuyer sur l’expertise des communautés scientifiques et le Conseil scientifique d’Institut est le lieu idéal pour qu’elle se déploie. S’inscrivant dans un mouvement déjà initié sous la présidence de Cécile Michel, Nathalie Vienne-Guérin a engagé les membres du CSI dans une réflexion destinée à évaluer et à aider le développement de certaines des plus-values de CNRS Sciences humaines & sociales comme à envisager le futur de certaines thématiques stratégiques. Elle a trouvé sa méthode en mettant en place des groupes de travail qui ont procédé à des auditions et qui ont été capables de mener un travail en profondeur qui légitime les recommandations qui sont faites.
Ce travail est d’autant plus important qu’à l’heure actuelle, il n’y a pas de lieu en France pour mener une réflexion sur les grandes orientations des SHS à l’échelle nationale. Ce n’est pas la mission du Hcéres, même s’il y a eu d’intéressantes tentatives de rapports disciplinaires, par exemple en archéologie. Quant à l’Alliance Athéna, qui fait paraître régulièrement des ouvrages de fond sur des thèmes transversaux, elle n’est pas, à ce jour, dimensionnée pour mener un travail systématique et régulier de prospective scientifique pour l’ensemble des SHS. Or, mener ce travail est essentiel et, d’abord, parce que la réflexion sur la science et la réflexion sur les moyens de la développer vont de pair, contrairement à une croyance répandue. La seconde raison est qu’il y a une réelle nécessité à anticiper les domaines scientifiques sur lesquels les forces de recherche doivent être impérativement préservées, ceux sur lesquels elles doivent être développées et, enfin, ceux sur lesquels elles pourraient être réduites, en particulier si la réflexion est portée à l’échelle européenne. Comme l’a très bien montré le groupe de travail sur les études aréales, qui a pu travailler sur plus de dix ans de politique scientifique du CNRS, les cartographies réalisées dans le cadre des livres blancs produits dans la foulée de la création des groupements d’intérêt scientifique (GIS) ont été essentielles pour organiser la relève des générations alors même que les institutions de l’ESR française ne coordonnent pas leur politique de recrutement.
Au-delà de ces considérations générales, le dense rapport de prospective rendu par le Conseil scientifique d’Institut livre quatre enseignements principaux. Le premier est une validation du travail accompli par CNRS Sciences humaines & sociales depuis de nombreuses années pour une structuration de niveau intermédiaire, c’est-à-dire entre l’échelle des unités de recherche et celle des établissements, des communautés de recherche. Les groupements de recherche (GDR) du CNRS et les GIS ont cessé d’être des petits projets de recherche, rendus inutiles avec la création de l’Agence nationale de la Recherche ou encore le développement des appels à projet des Idex, pour devenir des outils d’organisation et de mobilisation des forces de recherches. Ce changement d’orientation a été un succès global même si les structures ainsi créées ont pu connaître des fortunes diverses. La création au sein de l’institut d’une direction adjointe scientifique chargée des réseaux est le signe de cette importance nouvelle de cette forme de structuration.
Le deuxième enseignement de ce rapport est de rappeler qu’il est essentiel de considérer l’ensemble de l’écosystème de la recherche. Une analyse qui aurait les yeux fixés uniquement sur le nombre d’enseignantes-chercheurs et chercheuses et de chercheurs/chercheuses ne verrait, en effet, qu’une partie du tableau. La place des doctorants, en particulier des doctorants financés dont le nombre augmente, dans le dispositif de recherche est absolument cruciale et l’institut joue son rôle dans ce domaine en ouvrant des contrats doctoraux liés à ses domaines prioritaires. Le rôle des ingénieures et des techniciennes est également souligné et rappelle la nécessité de penser ensemble, pour les domaines particulièrement soutenus, la recherche et le soutien ainsi que le support à la recherche.
Un troisième apport est de nous rappeler qu’il y aura sans doute des problèmes que la direction de l’institut ne résoudra pas ou, plutôt, pas dans l’immédiat. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il faut cesser de se les poser comme le fait le CSI. L’articulation des études aréales et des recherches disciplinaires, bien posée dans le rapport, est ainsi une question récurrente. Il en va de même de la relation entre les sections qui sont pluridisciplinaires et les commissions interdisciplinaires (CID), et d’autant plus que CNRS Sciences humaines & sociales est très actif dans trois d’entre elles (CID 52, 53 et 551 ). Troisième exemple présent dans le rapport, la place du livre dans l’évaluation des carrières est un point qui restera sans doute longtemps discuté.
Le quatrième et dernier apport majeur de cette prospective, selon moi, est de montrer qu’elle ne se fait pas seule mais qu’elle doit tenir compte des orientations des principaux partenaires du CNRS, les universités au premier plan, mais aussi les autres organismes de recherche et les autres ministères, en particulier le ministère de la Culture et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Dans les discussions avec ces différents partenaires, il convient que la direction de l’institut puisse compter sur l’appui scientifique et sur le soutien politique de l’ensemble des communautés qu’elle sert d’autant plus que se profile la montée en puissance de l’échelle européenne. Même si les questions de souveraineté nationale ne s’effaceront pas, ou très lentement dans certains secteurs, il sera, en effet, de plus en plus difficile dans les années à venir de penser l’évolution d’un champ de recherche en SHS sans inclure, dans le bilan et dans la prospective, les recherches menées au sein des principaux partenaires européens de la France. C’est évident par exemple en matière de science ouverte, où l’avance prise depuis les années 2000 par la France, beaucoup grâce au CNRS, lui permet de penser sur les grandes orientations européennes ou sur l’intelligence artificielle. Et, là aussi, la politique très volontariste menée par CNRS Sciences humaines & sociales en matière de réseaux trouve un nouvel horizon, une nouvelle frontière.
Pour conclure, il est indispensable que ce rapport de prospective soit lu et utilisé par la direction de CNRS Sciences humaines & sociales. Il est fruit d’un travail sérieux et intense de la part d’un groupe de collègues qui ont pris la peine de dépasser leurs appartenances pour mettre leurs compétences générales d’enseignantes-chercheurs et chercheuses, de chercheurs/chercheuses, d’ingénieures et de techniciennes au service d’une réflexion collective sur la prospective scientifique en matière de sciences humaines et sociales. Il est à espérer que le prochain conseil de l’Institut poursuive la tâche ainsi commencée. Nos collègues ont ainsi permis à la directrice de l’institut, Marie Gaille, et à toute son équipe, d’affiner sa stratégie et ses outils. L’engagement et l’efficacité de CNRS Sciences humaines & sociales sur les priorités étudiées par le CSI ont d’ailleurs été également salués par le dernier rapport du Hcéres concernant le CNRS. Nos collègues du CSI ont donné à la communauté des SHS leur expertise et leur temps ce qui est, peut-être, la chose la plus précieuse dans nos agendas si chargés. Ayant eu la chance de participer à leurs premiers travaux, je leur dis toute ma reconnaissance et je leur adresse mes remerciements les plus vifs.
- 1CID 52 : Environnements sociétés : du savoir à l’action ; CID 53 : Sciences en société : production, circulation et usages des savoirs et des technologies ; CID 55 : Sciences et données.